Hommage à Victor Vasarely - œuvres 1930 - 1980
 
   
  Le tout et ses parties
 

FONDATION VASARELY - Aix-en-Provence
19 septembre - 30 octobre 2008

 

J’ai devant moi un puzzle en vrac et dans le creux de la main une pièce de ce puzzle. Je suis perplexe (peut-être ai-je un peu trop bu hier soir…) mais je fais de mon mieux pour essayer de déchiffrer ce que j’ai sous les yeux. Je sais qu’en bien des aspects, la science comme l’art sont des sortes de puzzles qui analysent le monde en considérant les multiples éléments qui le composent. Pour pouvoir reconstituer un puzzle, comme pour résoudre un problème scientifique ou artistique, il faut donc réussir à ‘recoller les morceaux’, de façon à obtenir un tout complet et cohérent. Le problème, c’est que je n’ai jamais été doué pour les puzzles…

Ce puzzle représente le tableau ‘Majus MC‘ de Victor Vasarely, une composition gaie et colorée qui fait partie de sa série Folklore Planétaire réalisée dans les années 1960. Il s’agit d’un carré composé de séquences horizontales et verticales de formes aux associations de couleurs contrastées. L’oeuvre est assez plane à première vue, l’effet de profondeur se manifestant seulement lorsqu’une couleur sombre contraste avec une teinte claire. J’ai du mal à appréhender totalement le système sousjacent au tableau. Je connais bien les formes simples qui composent l’oeuvre, et néanmoins il me semble qu’elles ont été assemblées assez bizarrement, comme si leur but ultime était de s’oblitérer mutuellement. Je ne vois pas d’autre façon de l’exprimer. Chaque forme semble effacer la précédente, et chaque couleur défie la suivante. Il est donc surprenant que la vision d’ensemble de la composition confère une impression de grande clarté. Je regarde fixement les pièces restantes du puzzle en me demandant de quoi il s’agit.

MAJUS MC, 1967

KROA MULTICOLOR, 1963-68

Un examen plus attentif m’amène toutefois à constater que l’oeuvre repose en fait sur un ordre logique, une succession cyclique d’associations de formes et de couleurs. Du vert pâle et du jaune au centre [NdT je serais volontiers plus précise : un carré jaune pâle portant un disque vert au centre], d’où s’élance dans le sens des aiguilles d’une montre une spirale [NdT ??? doesn’t look like a spiral to me… more like ‘sun rays’, des rayons de soleil ??] sur laquelle les mêmes nuances de couleur se répètent à intervalles réguliers, en particulier la série de trois carrés jaune pâle qui débute chaque cycle.

Tandis que je bataille avec la protubérance arrondie d’une pièce de puzzle en essayant en vain de l’emboîter dans une autre, je comprends que Vasarely n’était pas seulement un peintre, mais aussi un mathématicien. Il a tout d’abord étudié la géométrie et la topologie de l’espace, et le décomposa en sortes de matrices sur lesquelles il composa ses oeuvres par la suite. Il a tenté d’analyser, de comprendre et d’interpréter la perception visuelle, afin d’essayer de saisir la corrélation directe entre la cause et l’effet en optique. Un jour, il s’est souvenu qu’enfant il était fasciné par les réseaux de lignes, les isobares sur les cartes météorologiques par exemple, et par les effets dynamiques que pouvait produire l’évolution d’un paysage que l’on observe en voyage depuis un train. Vasarely a toujours été séduit par la possibilité de représenter le mouvement et le temps sur une surface plane. En bon scientifique qu’il était, l’étude des structures dynamiques l’a conduit à explorer la micro- et macrostructure, invisible à l’oeil nu, du monde qui l’entourait. «Je me sens beaucoup plus proche de la nature que n’importe quel peintre paysagiste» a-t-il écrit un jour, «car je me confronte à elle au niveau de sa structure interne, de la configuration de ses éléments». (Folklore planétaire).


Face à ce puzzle, je me vois contraint de reconsidérer l’art de Vasarely. Quoi qu’en disent ses nombreux détracteurs, l’art optique ou ‘op’ art’ présente dans ses meilleurs moments un véritable intérêt, tant visuel qu’intellectuel. Comme la plupart des mouvements des années 1960, l’op’ art a sa propre vision politique du progrès social. Il fait en outre directement appel aux sens, aux perceptions de chacun. Pour Vasarely, l’art est ‘l’unité plastique de la société’ et son Manifeste Jaune de 1955 [NdT et non de 1954 comme le dit le texte anglais] sur la démocratisation de l’art est profondément marqué par une attitude positive et progressiste envers la technologie, la société et l’esprit de l’art. Selon lui, le caractère unique d’une oeuvre d’art et l’engagement personnel de l’artiste pour sa réalisation sont des concepts bourgeois. Il choisit de travailler pour sa part d’une façon qui se prête à la reproduction de masse au moyen de procédés techniques modernes. Créer des oeuvres d’art qui décrient l’unicité de l’oeuvre d’art pourrait certes être considéré comme une contradiction en soi. Cependant, contrairement à certains artistes, Vasarely n’était pas hostile à la culture populaire, de sorte qu’il ne ressentait aucun tiraillement, aucun conflit intérieur à propos son oeuvre. Selon lui, il ne s’agissait pas de se compromettre, mais de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Son projet artistique se proposait en effet d’intégrer l’art dans la vie de tous les jours et de le rendre accessible à tous. Convaincu qu’il était possible de faire accéder les hommes à un univers où « l’art et le monde seraient à l’unisson » en jouant directement sur leur perception visuelle, il se concentra sur les effets d’optique. L’art de l’expérience spontanée.

SIR-RIS, 1968

NECKER CUBE, Discovered in 1832 by the Swiss crystallographer L.A. Necker.

J’ai l’impression de mieux m’en sortir maintenant avec les pièces du puzzle, leurs protubérances et de façon plus générale leur contour. C’est sans doute parce que j’ai décidé de commencer par le cadre. Parallèlement, je commence à comprendre que l’art de Vasarely ne met pas seulement nos perceptions à mal, il se propose également de nous alerter sur la complexité de ce que nous sommes en train de vivre dans le monde qui nous entoure. Son oeuvre se caractérise par un conflit, résultat de l’effort constant mais vain de nos yeux à distinguer clairement deux états de perception contradictoires. Pour parler en termes de psychologie perceptuelle (c’est-à-dire selon la théorie du Gestalt), notre cerveau peut aboutir à des solutions spatiales différentes pour le même stimulus. Etant habitués à voir le monde en trois dimensions, nous nous sentons obligés de choisir telle représentation spatiale ou telle autre, sans jamais parvenir à nous fixer sur aucune. Pour vérifier ceci, je laisse tomber le puzzle un instant et sors mon cahier. Je dessine au crayon deux carrés identiques légèrement décalés et les relie par quatre parallèles (voir figure II). C’est le fameux cube de Necker, publié en 1832 par le cristallographe suisse L.A. Necker. Tandis que je fixe le dessin, un carré semble tout d’abord s’éloigner de moi et s’enfoncer dans le tableau tandis que l’autre semble se projeter en dehors de l’image. Il est fatiguant de regarder ce dessin pendant un moment car notre cerveau n’est pas capable de reconnaître deux structures contradictoires et de voir l’image telle qu’elle est, c’est-à-dire plane. Pour décrire ce phénomène, Vasarely parle ‘d’effet en trompe-l’oeil’, ou encore de ‘chocs émotionnels qui se succèdent sans interruption’. Ses tableaux font appel à une astuce similaire qui met notre vision à si rude épreuve que nos yeux prennent conscience de leur propre fonctionnement, qui devient le véritable sujet du tableau.


J’ai maintenant devant moi le cadre du puzzle pratiquement complet, et dans la main la dernière pièce d’angle. C’est mon morceau préféré, car en le posant je finalise l’emboîtement cyclique des pièces, sans fin ni commencement. Je saisis maintenant quelques bribes du génie de cette structure. Quant à ce qui remplit l’intérieur du puzzle, à savoir Majus MC, je ne suis pas encore très sûr de ce dont il s’agit, mais je sais que c’est complexe et diversifié. Je dois avouer que je commence à vraiment m’amuser avec ce puzzle et j’ai l’impression de ne jamais avoir été aussi près de comprendre le génie magistral de Vasarely, maître absolu en matière de puzzles. Et c’est magnifique !

John M. Cunningham
Regional Cultural Centre

Adrian Kelly
The Glebe House & Gallery

 


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